Critiques

 

Hache, crache, cravache, à ciselures de lime, de gouges et de scie :
c'est le grand abattage. L'essentiel, l'ultime. Celui qui creuse,
brasse et arase. Élague, brise et équarrit. Embrase et brasse.
À pleines coudées, corps ouvert. Celui qui luxe, fracasse et terrasse,
pour n'avoir jamais à caresser la poussière.
C'est l'antre d'âme avant la "tombe".
Une lignée d'arbres tombe sous le coup du tranchant
- le platane massif qui empêche la vue, le frêne sans nœuds, le bois-essence
dont la sève fige - et se redresse. De tout cela, un nom,
Lancereau-Monthubert, origine en Poitou, où s'entend l'effroi.
Le vacarme passé des époques romanes, cent ans sous le harnais blanchi.
Aquitaine-ravages, Comtat sonnant.
L'ancien Français prête au lancereau la mouvance effilée
du serpent comme lance, et sur sa peau, les écailles serrées du brochet
de l'Indre, à la gueule acérée.
On voit des sonorités de métal et d'aquatiques cuirasses sur les sculptures
plissées et lissées de Tieri Lancereau-Monthubert.
Statues de fidèles, gardiens de colonnes pour édifice fier et précieux.
Signal géodésique de l'esprit qui sourd des profondeurs pour s'élancer
dans la nudité de l'air et, doucement effilé, par secousses graduées,
torpille à la verticale.
Là où il n'y avait rien, il y a le cor du bois, sa plainte grandie et fragile,
qui craquèle parfois, dépecé de son chant pur et bleu.
Là où l'on ne sentait plus rien, il y a des armes frondeuses à saisir
d'un seul coup, pour aller de l'avant, écarteler l'indifférent,
et chauffer à blanc le silence.

                                                                                                          Lise OTT, 1993

 


 

L'épure par le centre
 


Mémoire sans hiérarchie. Mémoire assourdissante des autistes à l'écoute muette, entre le monde et soi. Instruments de trépanation. Tambours sans peau pour se vider l'esprit. Silence mat des troncs crantés. Cœur évidé comme un tunnel. Cône essentiel. Force et fragilité des crânes. Conflits épurés par le centre. Outillage d'éviscération qui s'obstine à faire disparaître les cercles concentriques internes, porteurs d'histoire. Cercles des saisons, des années, des siècles. Entre l'écorce morte et le cœur de l'arbre, il ne reste plus qu'une circonférence baroque, étroite et imputrescible aux couleurs de lin.

Lutherie primordiale. Tentes et portiques, qui ne sacrifient ni au concept, ni à l'esthétique. Étroit couloir de l’œuvre - par-devers soi - elle-même comme un tronc creux, ne laissant à l'assemblage que sa stricte et duelle nécessité. L’Afrique et ses arbres tambours, ses arbres tombeaux, baobabs funéraires où les esprits se posent comme des vautours. Stèle naturelle avec juste une encoche. Laisser-passer vital.

Indiens d'Amériques vidés de leur âme, comme de trop vieux séquoias. Folksong du sculpteur né où la mémoire circule, sans entrave et sans hiérarchie. À quel prix. En regard, aphasie collective et conscient spongiforme. Cervelle et moelle en bouillie, comme une soupe. Bassines, éviers de bois qu'il faut vider par la soute, bondes en forme d'entonnoir. Guerre de tranchée - baïonnette et tronçonneuse en action -. L'étroit couloir de la tranchée qui remonte pour une fois sans coude ni zigzag jusqu'à l'enfance. Toute droite. Enfance reliée des bois et des cabanes. Temps retrouvé. Un travail qui respire le calme et la clarté.

                                                                                            Emmanuel FANDRE, 1996

 


 


Lancereau-Monthubert est très marqué par la forme de l'arbre dont il conserve la majesté et surtout la verticalité. Ses sculptures jaillissent du sol.

Au départ, le cône tout nu n'est autre qu'une bille de bois écorcée puis effilée, naturellement fendue sur les côtés et portant les stigmates de sa vie antérieure. "Je travaille le bois vert, dit le sculpteur. Cela me plaît quand il respire".


Sans grand artifice, s'opère une mutation le long du corps.

Cette transformation des pieds à la tête, imperceptible ou au contraire très marquée à une certaine hauteur, donnera sa singularité à l'individu et fera éclore, de mille manières, une représentation symbolique nouvelle.

À mi-hauteur, une pièce pourra brusquement changer de corpulence ; au-delà du palier et du point de rupture, une nouvelle histoire commence. Au-dessus d'une base conique massive, surgit une tige élancée et frêle, prête à se rompre : le sculpteur accepte le risque que la pièce casse un jour ou l'autre, pointant du doigt tout ce qui est fragile et précaire dans l'existence.


 In : Dominique DALEMONT, "50 sculpteurs choisissent le BOIS", SOMOGY Éditions D'ART, 1998.

 



Tieri Lancereau-Monthubert travaille le bois dont il vide la matière. Du tronc qu'il évide, il ne conserve qu'une fine pellicule de bois, à la limite de ses propriétés physiques, sans jamais la transpercer. En forme de calice, ses sculptures s'apparentent à une enveloppe, à la fois fermée et ouverte, fragile et délicate, qui se protège du monde extérieur.

Au toucher de ses sculptures, l'impression mêlée de douceur et de fermeté n'est pas sans évoquer celle de la peau que l'on caresse.

 

                                                                       In : ArtSénat, dossier de presse, 2007

 


 

 

Depuis 1988, il se consacre entièrement à la taille d'un bois "vert", issu d'un arbre dont il conserve la majesté et la verticalité suivant les pièces qu'il découvre, il travaille soit le thème du cône, soit "l'épure" par le centre du tronc de l'arbre, il l'évide comme un tunnel, entre l'écorce disparue et le cœur, il ne reste plus qu'une circonférence étroite aux couleurs de lin... lutherie primordiale. La sculpture "Évidement" exposée... conique et ondée s'inscrit dans une longue série de grands volumes en bois massif évidé jusqu'à la transparence. Ici la meurtrière verticale apporte une relation nouvelle de proximité avec l'espace intérieur.
                                                                        

In : "Sculptures plurielles", Fondation La Villa Datris, catalogue 2011

 


 

                                                                                                 

Tieri Lancereau-Monthubert travaille le bois, de grandes billes qu’il taille, creuse, évide, scie, fend, crante, rabote, pour en faire surgir des formes approximativement cylindriques ou coniques dans lesquelles la masse du bois est devenue enveloppe, peau, écorce d’un frêle corps vidé de sa substance. Pour le regardeur, ces sculptures évoquent des présences humaines démembrées et déformées. Il se passe autant de choses dans la béance intérieure qu’à l’extérieur de ces volumes devenus surfaces.

 

Les œuvres résultantes semblent jaillir du sol, mais, telles d’improbables végétaux, bien que solidement campées sur leur assise, elles suscitent un sentiment de précarité et de fragilité. Image de notre propre condition humaine…

 

                                                                                  Louis DOUCET, MacParis 2015

 

 


 

 

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© Lancereau-Monthubert